
DECLASSEMENT NATIONAL
2 février 2026
Les Français sont désormais moins riches que la moyenne européenne et voilà à qui (et quoi) la faute
Pour la troisième année consécutive, le PIB par habitant de la France se situe en dessous de la moyenne de l’Union européenne, consacrant un déclassement économique progressif mais désormais tangible. Cette évolution relance le débat sur les responsabilités politiques, entre héritage de plusieurs décennies de choix économiques, rigidités structurelles persistantes et limites des réformes engagées depuis 2017.
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Atlantico : Selon l'Insee, le PIB par habitant de la France a été inférieur à la moyenne des pays de l'Union européenne, au regard des données pour 2024. En moyenne, un Français est aujourd'hui moins riche qu'un Européen. Quelle est la part de responsabilité d’Emmanuel Macron et du gouvernement ? Cette situation est-elle plutôt le résultat des choix récents d’Emmanuel Macron ou est-ce lié à l’héritage cumulé de politiques menées aussi bien par la gauche que par la droite depuis plusieurs décennies ?
Philippe Crevel : L’érosion du PIB par habitant de la France s’est amorcée à compter des années 1980 et s’est confirmée depuis. Dans les années 1970, la France faisait partie des quatre ou cinq premiers pays dans le classement des pays de l’UE, alors qu’aujourd’hui nous sommes en dessous de la moyenne. À cet égard, cela résulte du fait que la France connaît une croissance relativement faible, tandis que d’autres pays affichent une croissance plus forte et ont ainsi dépassé la France en matière de PIB par habitant.
Il s’agit donc d’une évolution de long terme qu’Emmanuel Macron n’a pas réussi à endiguer, malgré sa volonté affichée en 2017, notamment à travers son discours de campagne et certaines mesures, en orientant sa politique vers l’offre. In fine, ce qui compte, c’est la production. Or, c’est précisément sur ce point que la France pâtit aujourd’hui : il n’y a pas suffisamment de production, ni de productivité, ni de volume de travail, et donc pas assez de création de richesse par habitant. C’est pour cette raison que la France décline à ce niveau, selon les données de l’Insee. Cette situation s’est accentuée ces dernières années avec la baisse de la productivité. Dans ce contexte, il devient évidemment difficile d’enrichir la population.
- La responsabilité du recul du PIB par habitant en France est-elle liée aux erreurs de la Banque centrale européenne ? Certains pointent la responsabilité de la BCE, évoquant une politique monétaire trop restrictive, un euro trop fort, ou des priorités accordées à la lutte contre l’inflation au détriment de la croissance. Pensez-vous que la politique monétaire européenne de la BCE ait contribué, d’une certaine manière, au déclassement français ?
Pour moi, cet argument ne tient pas. Si la politique de la BCE était réellement trop restrictive, ses effets négatifs se feraient sentir dans l’ensemble des pays européens. Or, l’Espagne affiche une croissance proche de 3 %, et le Portugal dégage des excédents budgétaires. Ces pays présentent pourtant des similitudes avec la France, notamment en tant que pays touristiques. La politique monétaire n’est donc en rien responsable de la situation française, bien au contraire.
Sans l’euro, et sans l’effet de paratonnerre qu’il procure, la situation de la France serait aujourd’hui bien plus compliquée que celle que nous connaissons. Par ailleurs, il convient de rappeler que nous avons bénéficié, entre 2015 et 2022, d’une politique monétaire extrêmement accommodante, voire dangereusement accommodante, avec des taux d’intérêt négatifs, qui pervertissent les mécanismes de l’économie. Fort heureusement, cette période des taux négatifs a pris fin, permettant un retour à des conditions plus saines.
La politique monétaire n’a donc aucun lien avec la perte de compétitivité de l’économie française. Quant à l’euro fort, aujourd’hui autour de 1,20 dollar, il se situe dans sa moyenne de long terme depuis 1999.
Il faut également considérer les avantages d’un euro fort par rapport à un euro faible. Cela repose sur des importations moins coûteuses. Or, la France est un pays qui affiche un déficit commercial conséquent, le plus important d’Europe. Notre pays a donc tout intérêt à disposer d’un euro fort, qui réduit la facture énergétique et limite l’inflation.
La population a fortement souffert de la vague inflationniste entre 2022 et 2024. Une inflation plus faible devrait donc être plus favorable au pouvoir d’achat. Les problèmes ne se situent donc pas à ce niveau. Faire de l’euro un bouc émissaire reviendrait à s’enfoncer dans une impasse, et son abandon serait synonyme de graves difficultés, comme cela pourrait être le cas après l’élection de 2027.
- Pour la troisième année consécutive, le PIB par habitant français est inférieur à la moyenne européenne. Les politiques menées par la gauche ou par la droite ces dernières années ont-elles pu avoir leur part de responsabilité dans les difficultés rencontrées par la France en matière de PIB par habitant par rapport au reste de l’Europe ? Les politiques de gauche et de droite des dernières années ont-elles fragilisé la France par rapport à ses voisins ?
Depuis une vingtaine d’années, notamment depuis le gouvernement Jospin, le problème central est que personne n’a osé remettre en cause les 35 heures. Les administrations ont été désorganisées, en particulier l’administration de la santé et des hôpitaux. Le volume de travail est bien plus faible qu’ailleurs, parce que les Français travaillent peu et, surtout, sur une durée plus courte.
Par ailleurs, le chômage des jeunes demeure élevé en France et, lorsque les travailleurs sont à l’approche de la soixantaine, il n’y a plus beaucoup de personnes en emploi.
Globalement, il existe un consensus, qui ne se limite pas à la droite ou à la gauche, mais qui s’étend de l’extrême gauche à l’extrême droite, selon lequel personne ne veut réellement ou sincèrement travailler. Or, en économie, les choses sont assez simples. Il faut du capital, et nous n’en manquons pas excessivement, notamment grâce à l’épargne. Il faut également de l’innovation, de l’investissement et du travail. L’innovation est moyenne, sans être parmi les pires en Europe. L’investissement pourrait être meilleur. Mais la faiblesse majeure en France réside dans le manque de travail. Sans travail, il n’y a pas de création de richesse. L’économie est parfois extrêmement simple. Il est parfois inutile de chercher des raisonnements excessivement complexes.
- Quelle est la responsabilité éventuelle de la fiscalité du travail ou du système de taxation français au cours des dernières décennies et qui aurait pu contribuer à fragiliser le PIB par habitant ?
La France est un pays où les prélèvements obligatoires sont élevés, autour de 45 % du PIB. Il faut reconnaître qu’Emmanuel Macron a légèrement réduit ces prélèvements, ce qui lui est d’ailleurs reproché par l’extrême gauche, et parfois aussi par l’extrême droite, certains estimant que cette baisse n’a pas été suffisante.
En revanche, les impôts sur la production, qui pénalisent fortement les entreprises et donc le travail, n’ont pas été supprimés. Toutefois, le véritable problème ne réside pas tant dans la baisse des impôts, qui est relativement simple à organiser, que dans la réduction des dépenses publiques. Cela implique de revenir sur certaines aides, certaines prestations, voire de supprimer des aides aux entreprises ou de réduire certaines prestations sociales.
Or, lors des débats sur la loi de finances, peu d’acteurs ont réellement souhaité supprimer les aides aux entreprises, et encore moins réduire certaines prestations. C’est la raison pour laquelle la France se trouve aujourd’hui dans une impasse. Cela explique les mauvais chiffres de l’Insee pour le PIB par habitant français face à nos voisins européens.
- Selon vous, quels sont les principaux responsables, en termes de bilan, de cette situation marquée par un PIB par habitant en berne en France par rapport aux autres Européens ?
En réalité, les Français sont en partie responsables de la situation, en raison de la fragmentation au sein de la population et de l’absence de consensus sur ces sujets. Mais les femmes et les hommes politiques portent également une part de responsabilité. Ils n’ont pas eu le courage ou la légitimité nécessaires pour affronter directement la population. François Bayrou a tenté de se distinguer, avec le succès que l’on connaît, ou encore Emmanuel Macron, qui n’a pas eu plus de réussite.
Il apparaît donc clairement qu’il n’y a pas eu suffisamment de volonté pour agir et inverser cette tendance. C’est une faute collective, imputable tant à la population qu’à une large fraction de la classe politique, dont les partis d’opposition qui n’ont pas soutenu l’action des gouvernants. Beaucoup refusaient l’idée même d’une plus grande discipline dans les dépenses publiques et d’une baisse structurelle des impôts pour relancer durablement l’économie française et lui redonner de la vigueur.
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EconomiePhilippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.
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Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.
