
CORRELATION N’EST PAS CAUSALITE
10 juin 2026
Les smartphones responsables de la chute de la natalité ? Un coupable bien trop facile
Deux études américaines, une couverture en une du Financial Times, et voilà le smartphone promu grand responsable de la dénatalité mondiale. Thibault Prebay, auteur de Démographie, la bombe tranquille, n'est pas convaincu. Son verdict : une corrélation commode qui occulte un siècle de dynamiques démographiques bien documentées.
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Atlantico - Une étude prétend démontrer que la diffusion de l'iPhone entre 2007 et 2011 pourrait expliquer entre 33 % et 52 % de la baisse du taux de fécondité américain observée sur cette période. Peut-on sérieusement affirmer que le smartphone est devenu un facteur démographique ?
Pascal Neveu - L’étude NBER qui attribue 33 à 52 % de la baisse de la natalité américaine entre 2007 et 2011 à la diffusion de l’iPhone a suscité un emballement médiatique compréhensible. Mais elle ne dit pas que le smartphone cause la chute de la fécondité. Elle montre un effet marginal, concentré sur une période très courte, un pays particulier, et surtout sur les grossesses non planifiées des plus jeunes. Autrement dit : l’iPhone n’a pas bouleversé la démographie américaine, il a modifié le timing de certaines naissances accidentelles.
Ce que cette étude confirme, en revanche, c’est ce que les travaux au Malawi avaient déjà mis en lumière : le smartphone n’agit pas d’abord sur les comportements sexuels, mais sur les préférences. Au Malawi, la possession d’un téléphone n’a pas réduit la fréquence des rapports ni retardé les premières grossesses. Elle a réduit la taille idéale de famille. Le smartphone ne concurrence pas l’enfant comme activité ; il reconfigure le sujet qui pourrait en vouloir un.
C’est là que mon analyse initiale il y a quelques semaines trouve toute sa « pertinence ». Les ruptures technologiques du passé (électricité, machine à laver, train) modifiaient l’organisation matérielle de la vie. Le smartphone modifie l’architecture psychique : attention, désir, comparaison sociale, projection dans le temps long. Il expose chacun à des modèles de vie individualistes, urbains, mobiles, mondialisés. Il élargit l’horizon des possibles et fragilise les ancrages locaux. Il agit sur le désir, pas sur la biologie.
Mais il n’est pas la cause première. La transition démographique est ancienne : éducation des femmes, urbanisation, coût de l’enfant, précarité, transformation du couple, perte de récit collectif. Le smartphone est un accélérateur, pas un moteur. La causalité exclusive dénoncée par Jean-Sébastien Ferjou est donc effectivement un contresens : on confond un vecteur avec une origine.
Thibault Prebay - Il est tout à fait clair que le smartphone, dans la continuité des modifications des rapports sociaux introduites par l’informatique, joue un rôle. Mais lui attribuer à lui seul 33 % à 50 % de la baisse de la fécondité, en omettant qu’il y a eu une crise mondiale en parallèle, est honnêtement ridicule.
Plusieurs éléments expliquent cela. D’abord, la vie numérique et son développement sont des phénomènes linéaires. On a d’abord eu des téléphones pour se voir, puis des ordinateurs, puis des Chats, puis des iPhones, puis des iPads. Cette évolution, qui remplace progressivement les rapports physiques par des rapports numériques, est continue. Le smartphone n’est donc pas une rupture colossale. Prétendre que la fécondité remontait avant 2007 pour des raisons techniques, puis qu’elle s’est effondrée après cette date à cause de l’iPhone, n’a pas beaucoup de sens.
2008 marque le début de la grande crise financière, qui a plongé des millions de personnes dans le chômage, créé des risques sur le patrimoine et poussé beaucoup à reporter leurs projets d’enfants. Isoler l’impact de l’iPhone, sorti au même moment, est donc absurde. Par ailleurs, cette corrélation ne tient pas à l’échelle mondiale. À moins de considérer que la Bulgarie n’a toujours pas d’iPhone ou que le Japon l’a adopté en 1970, on ne trouve pas de lien significatif.
Pour expliquer le succès de cette thèse, je citerais Abraham Maslow, qui disait : « Quand on a un marteau, tout problème ressemble à un clou. » Si vous avez besoin d’une explication simple pour dire « c’était mieux avant et c’est la faute aux jeunes d’aujourd’hui », qu’ils soient égoïstes ou toujours sur leur téléphone, cette thèse répond à ce besoin.
Les écologistes diront que c’est la faute aux villes, les catholiques à la baisse de la religion, et ceux qui regrettent le passé seront séduits par l’argument du smartphone. Or, en science, mettre deux courbes côte à côte et en déduire un lien de causalité, c’est scientifiquement nul. On trouve des corrélations absurdes partout : par exemple, entre la consommation de margarine et le nombre de noyades dans le Benelux.
Ce qui m’intéresse, c’est la dimension intime de la baisse de la fécondité. Je la relie à la question des vaccins : ce sont des sujets techniques, sur lesquels la science a plus d’un siècle de recul. Pourtant, chacun veut y trouver sa propre vérité.
Adolphe Landry a démontré dès 1934 que la baisse de la mortalité expliquait d’abord l’effondrement du seuil de remplacement : comme moins d’enfants meurent, on en a moins besoin. Ensuite, la réduction des aléas (avant, si on n’avait pas de chance, on pouvait tout perdre) a aussi joué. Aujourd’hui, si on en fait un, « ça fonctionne ».
La théorie de la baisse de la fécondité a donc un siècle. Lui attribuer aujourd’hui la faute à l’iPhone, c’est chercher un argument simple, moderne et séduisant. Pourtant, les pays du monde, qu’ils aient des iPhones ou non, qu’ils soient très connectés ou non, suivent exactement les mêmes dynamiques. Je ne crois pas qu’il y ait grand-chose derrière cette thèse, mais on a toujours envie d’une nouvelle explication qui semble fonctionner.
2) Quel est aujourd'hui le bilan de la natalité dans le monde ? Assiste-t-on à une baisse généralisée de la fécondité ou à des situations très différentes selon les pays ? Pourquoi même des pays historiquement très féconds voient-ils désormais leur natalité reculer ? La France est-elle un cas particulier ou suit-elle une tendance mondiale ?
Pascal Neveu - On assiste à une baisse globale de la fécondité, mais avec des rythmes et des histoires très différentes selon les pays.
La plupart des régions passent sous le seuil de renouvellement des générations (autour de 2,1 enfants par femme), avec des baisses marquées en Europe, en Asie de l’Est (Corée du Sud, Japon), mais aussi dans des pays longtemps très féconds (Maghreb, Amérique latine). Les pays historiquement très féconds voient leur natalité reculer sous l’effet combiné de l’urbanisation, de l’éducation des filles, de l’accès à la contraception, du coût des enfants, de la transformation des modèles familiaux et des aspirations individuelles.
La France, longtemps « bonne élève » européenne, ne fait plus exception : elle suit désormais la tendance à la baisse, malgré une politique familiale relativement généreuse. Ce qui montre que les facteurs culturels et économiques profonds (rapport au travail, au couple, au logement, à l’avenir) pèsent plus que les seuls dispositifs financiers. Le smartphone arrive dans ce paysage déjà en mutation : il ne crée pas la baisse, il s’inscrit dans une dynamique mondiale où l’enfant n’est plus une évidence mais un projet.
Thibault Prebay - Non, la baisse est totalement généralisée. Il y a 197 pays dans le monde. Si on exclut les micro-États, il en reste 195. Parmi eux, 185 ont vu leur fécondité baisser au cours des cinq dernières années. Cela ne laisse pas beaucoup de place au doute.
Cette tendance s’explique par deux facteurs principaux. Premièrement, le progrès sanitaire et technique, qui réduit la part de la population agricole, d’abord dans les pays développés, puis dans les pays africains. Deuxièmement, le progrès social, qui offre d’autres possibilités de carrière, notamment aux femmes. C’est un mouvement global. Les seuls pays qui échappent à cette tendance sont soit ceux qui ont déjà terminé leur transition démographique, soit ceux, comme l’Égypte, où l’on a retiré les femmes du marché du travail pour, de facto et un peu tristement, faire remonter la fécondité.
En réalité, la baisse de la fécondité est avant tout une conséquence du progrès. Les seules méthodes efficaces pour la faire remonter consistent à lutter contre ce progrès, ce qui n’est pas un objectif de vie très séduisant. Si tout le débat politique pour les prochaines élections porte sur la relance de la fécondité, sachez que le meilleur moyen de lutter contre le vieillissement, c’est de dire que la fécondité va remonter… et alors, il n’y a plus besoin de s’occuper de l’économie. C’est un sujet purement politique.
Même des pays très fécond comme l’Afrique ont vu leur fécondité reculée. Parce que tout pays qui accède au progrès technique et sanitaire voit sa fécondité baisser. En France, au XIXe siècle, il a fallu un
siècle pour passer de 6 enfants par femme à 3. Aujourd’hui, il faut moins de 20 ans.
C’est un mouvement extrêmement rapide. Il y a 10 ans, on prévoyait que le Nigeria atteindrait 1 milliard d’habitants. Aujourd’hui, on parle de 450 millions, tellement la fécondité a chuté vite. La plupart des capitales africaines sont déjà en dessous de 2 enfants par femme.
Cette convergence vers 2 enfants par femme rebat aussi les cartes. Avant, on disait que les immigrés faisaient plus d’enfants que les autochtones, donc l’immigration compenserait le vieillissement. Mais aujourd’hui, le Mexique a la même fécondité que les États-Unis : le narratif n’est plus le même. La France n’est pas un cas particulier. Elle suit la même tendance que les autres pays, avec quelques traditions (crèches, aides familiales) qui aident à maintenir un peu plus longtemps un taux de fécondité un peu supérieur. Malgré tout, elle reste, avec Israël, l’un des meilleurs élèves parmi les pays développés. Pourtant, on a l’impression d’être en situation catastrophique, alors qu’on est globalement deuxième en Europe, juste derrière la Bulgarie.
3) Existe-t-il des preuves que le smartphone affecte directement la fertilité masculine ? Les ondes émises par les téléphones ont-elles un impact démontré sur les organes reproducteurs ? Les effets éventuels sont-ils biologiques ou principalement comportementaux ? Peut-on aujourd'hui relier scientifiquement smartphone et infertilité ?
Pascal Neveu - À ce jour, il n’existe pas de preuve que le smartphone, en tant qu’objet, altère directement la fertilité masculine de manière massive et démontrée. Par exemple, les études sur les radiofréquences et la qualité du sperme sont hétérogènes, souvent limitées, et ne permettent pas de conclure à un effet démographique significatif. Les niveaux d’exposition restent faibles et les résultats sont discutés.
Et surtout, les études sur l’iPhone et les smartphones mettent en avant que ce sont des effets comportementaux : moins de rencontres en face à face, plus de temps d’écran, plus de pornographie, baisse de la fréquence des rapports sexuels, en particulier chez les jeunes. Scientifiquement, on peut aujourd’hui relier smartphone et comportements sexuels, donc indirectement certaines dimensions de la fécondité (moins de grossesses non désirées, report des maternités). Mais relier smartphone et infertilité biologique reste, à ce stade, une extrapolation. Le cœur de l’effet est psychologique, social et comportemental, pas organique.
Thibault Prebay - Non, rien n’est prouvé de manière significative. 95 % de cette baisse s’explique par la hausse de l’âge à la maternité. C’est le sujet central. Le reste est accessoire, même si ces facteurs peuvent être réels. Aujourd’hui, un impact majeur sur la fertilité, c’est que pour chaque année où l’on repousse l’âge des grossesses, la quantité d’ovules baisse de manière quasi exponentielle. On a pris un an de plus en 10 ans, et on pourrait monter jusqu’à 33 ans. Je suis dubitatif, mais c’est la tendance.
Regarder le smartphone sous l’angle de la fertilité, c’est peu significatif. La fertilité est aussi affectée par l’environnement (polluants, perturbateurs endocriniens, etc.), mais même dans ces cas, les écarts liés à l’âge sont tellement énormes qu’ils éclipseront toujours les autres facteurs.
C’est un peu comme quand on parle des perturbateurs endocriniens et du cancer du pancréas : tout le monde en parle, mais le vrai facteur,
c’est le tabac. Là, c’est la même logique : il ne faut pas s’interdire d’analyser les autres facteurs, mais il y en a un qui est tellement prépondérant qu’il ne faut pas lui donner la même importance que les autres.
4) La natalité était déjà en baisse bien avant l'arrivée du smartphone : cela ne suffit-il pas à invalider cette théorie ? Le smartphone est-il une cause ou simplement un accélérateur de phénomènes déjà anciens ?
Pascal Neveu - La baisse de la natalité est antérieure au smartphone ! Repensons ma transition démographique, la montée de l’éducation, le travail des femmes, l’urbanisation, le coût du logement, la précarité, les transformations du couple… tout cela est déjà là avant l’iPhone. Le smartphone ne peut donc pas être à l'origine de la baisse. Ce que suggèrent les études, c’est plutôt que le smartphone agit comme un accélérateur ou un modulateur. On montre qu’il intensifie la sédentarité numérique, la substitution des interactions en ligne aux rencontres physiques, la gestion plus consciente de la sexualité et de la contraception.
Et que chez les jeunes, la baisse des naissances est en grande partie une baisse des grossesses non planifiées, ce qui peut être vu comme un progrès en termes d’autonomie reproductive.
On accorde souvent trop de pouvoir explicatif à la technologie, parce qu’elle est visible, spectaculaire, facile à désigner comme coupable. Les facteurs économiques (coût de la vie, insécurité professionnelle), culturels (valeur de l’enfant, place du couple, normes de genre) et politiques (logement, services publics, garde d’enfants) restent les matrices profondes de la décision d’avoir ou non un enfant. Le smartphone s’inscrit dans ce paysage, il ne le remplace pas.
Thibault Prebay - Il est très difficile de dissocier le smartphone de la continuité qui existait avant : les textos, les forfaits mobiles, etc., ont déjà joué un rôle. Et il est tout aussi difficile de le séparer de la crise de 2008.
Ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a une continuité dans laquelle le smartphone n’est pas une rupture. L’individualisation, la baisse des rapports sociaux, etc., sont des tendances de long terme. Je crois beaucoup moins, en revanche, à l’argument selon lequel les gens se mettraient moins en couple. Les statistiques sur le mariage sont souvent biaisées : on se marie moins, mais on fait des enfants sans être marié. Et puis, si on arrête de marier des filles de 13 ans au Niger, il y aura mécaniquement moins de couples, mais ce n’est pas un problème.
Le smartphone n’a pas créé l’individualisme : il s’est greffé sur une société déjà individualiste. Si vous êtes concret et que vous regardez autour de vous : aujourd’hui, on dit que les gens sont égoïstes. Mais si vous aviez demandé à une femme du XVIe siècle, qui devait faire dix enfants pour en voir deux survivre, travailler aux champs, subir les coups de son mari (qu’elle n’avait pas choisi), si elle aurait préféré faire un seul enfant, faire des études ou choisir son partenaire, elle n’aurait pas hésité une seconde. Ce qu’on fantasme comme de l’égoïsme aujourd’hui, ce n’est pas de l’égoïsme : c’est l’existence du choix. Si nos ancêtres avaient eu ce choix, peut-être qu’ils l’auraient fait. La différence, c’est qu’aujourd’hui, ce choix existe. Et quand il existe, on ne peut pas reprocher aux gens de l’exercer.
5) Et si le smartphone n'était que le miroir de transformations sociales plus profondes ? Le téléphone a-t-il créé l'individualisme ou s'est-il simplement greffé sur une société déjà plus individualiste ? N'accorde-t-on pas trop d'importance à la technologie au détriment des facteurs économiques et culturels ?
Pascal Neveu - Le smartphone n’a pas créé l’individualisme : il s’est greffé sur une société déjà engagée dans un mouvement d’individualisation depuis des décennies.
De manière préexistante, il existe une montée de l’autonomie personnelle, une valorisation du projet de soi, une fragilisation des institutions (religion, famille, État), et un primat du choix individuel sur la tradition.
Que fait le smartphone ? Il rend cet individualisme continu, portable et connecté : chacun porte sur lui un monde de contenus, de relations, de distractions, de travail, qui peut concurrencer la présence de l’autre, du couple, de l’enfant. En ce sens, le smartphone est un miroir grossissant : il révèle et amplifie une société où le lien se négocie, où l’engagement durable (couple, parentalité) est plus difficile, plus anxiogène, plus coûteux psychiquement et matériellement.
Dire que « l’iPhone fait baisser la natalité » est une formule frappante, mais elle masque l’essentiel : nous sommes dans des sociétés où le désir d’enfant se heurte à la peur de l’avenir, à la précarité, à l’exigence de réalisation personnelle. Le smartphone ne fait que donner une forme technique à ces tensions.
THEMATIQUES
AtlanticoPascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).
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Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).
